Call Me By Your Name

C’était un peu LE film pédé qu’il fallait voir fin 2017 / début 2018. Grand prix du Festival Chéries-Chéris, récipiendaire de plusieurs récompenses du cinéma indépendant et qui finirait par rafler l’Oscar de la meilleur adaptation scénaristique pour James Ivory en mars. Bref, l’événement. Qu’en est-il vraiment ? [Attention spoilers possibles]

Le pitch :

Pendant l’été, Elio tombe amoureux d’Oliver, doctorant en archéologie tutoré par son père pour quelques mois.

Le film :

L’action se déroule dans la région de Bergame au nord de l’Italie en pleine campagne. C’est ensoleillé, c’est beau, il y a de l’insouciance dans l’air, on pourrait être dans Les Roseaux Sauvages de Téchiné ou dans Presque Rien de Lifschitz où jamais les lieux ne prennent le pas sur l’histoire. Un cliché ? Oui et non. C’est une saison de plénitude, de relaxation et de liberté, ce  qui la rend propice aux opportunités inattendues et aux amours naissantes, voilà tout. L’action est sensée se dérouler dans les années 80 mais le seul indice réel de ça, c’est l’absence totale de téléphone portable, le reste est assez intemporel.

Les parents d’Elio ont une très belle maison qui semble immense, tant parce qu’elle l’est que parce qu’elle est filmée de la sorte et que, été oblige, elle est ouverte à tous les vents. Un piano trône au milieu du vaste salon, une bibliothèque sert de bureau au paternel et l’étage compte au moins six pièces mais on en voit jamais que trois : les chambres d’Elio et Oliver, qui communiquent via une salle de bains commune… Il y a une aisance financière qui accentue encore la sensation de liberté des contingences du quotidien et de la vie normale.

Amira Casar se fond comme une évidence dans ce décor bourgeois, cultivé et polyglotte, et c’est un plaisir de l’avoir là dans le second rôle discret de la mère du protagoniste. Accessoirement, oui, Elio et ses parents parlent tous couramment français, anglais et italien et passent de l’un à l’autre pendant tout le film. Une ouverture d’esprit évidente et un forme subtilité intellectuelle suintent de l’ensemble, sans jamais verser dans la méta-analyse par les personnages, ce qui aurait pu être un danger. Non. Le film se tient à une focalisation externe autour d’Elio et ce qui lui arrive et c’est très bien comme ça. Les parents sont bienveillants, jamais interventionnistes ou normatifs, sans pour autant être aveugle à ce qui se passe sous leur toit, avec deux faits notables : ce moment où ils décident d’accorder un temps seuls ensemble aux deux amoureux, et la révélation toute personnelle, et touchante, d’un père à son fils, au moment le plus opportun pour ce dernier.

Les deux amoureux sont canons. Armie Hammer en doctorant upper-class américaine est à tomber par terre en petit short de bain, Timothée Chalamet en ado européen polyglotte sciemment au dessus de la moyenne et, donc, un peu arrogant, du haut de sa jeunesse est le personnage jusqu’au bout des ongles. Pour paraphraser les propos récurrent du jeune acteur dans les interviews de promo « Who wouldn’t want to fall in love with Armie Hammer » [and Timothée Chalamet], ajouterai-je.
Bref, tout est fait pour que l’on soit pris dans l’attirance irrésistible entre Elio et Oliver, qu’on ait envie d’être emporté par elle. Alors certes quelque chose m’a manqué dans l’installation de la romance entre les deux amoureux, une tension additionnelle ou un jeu de regards plus marqués avant le premier baiser. Mais j’ai été emporté. Et j’ai adoré ce film. En le regardant.

Les aspects négatifs me sont revenus a posteriori. En y repensant. Toute cette perfection est bien trop belle. Et c’est là que le bats blesse : ce qui se voulait un film moderne est en fait un film super tradi. Pourquoi ? Attention, je vais citer Lara Fabian : « On ne to-lère que l’excep-tionnelle différe-e-e-enceuuuh ». Voilà c’est dit.

Je faisais une comparaison, plus haut, avec Téchiné ou Lifschitz. Les Roseaux va sur son quart de siècle, Presque Rien est majeur cette année. Ce n’est pas un hasard. Call Me By Your Name est exactement dans cet esprit là, avec un côté bourge que n’ont pas forcément les deux films français. La relation homosexuelle d’Elio et Oliver n’est acceptable que parce qu’elle est décontextualisée, bourgeoise, cultivée, et à durée limitée. Elle ne subit aucune contingence qu’elle soit économique ou sociologique, elle est totalement sortie du monde, c’est une parenthèse enchantée qui ne survit pas à l’été :  Oliver retourne à la « vie réelle », d’où il ne rappelle que pour annoncer son mariage contre une femme. Elio fait la paix avec Marzia, sa petite amie du début du film (Dans la suite du roman, il se remet même en couple avec elle, passée son histoire avec Oliver.).

Certes, l’appel téléphonique se conclut en référence à la phrase qui donne son titre au film « Call me by your name » [« I’ll call you by mine »], où les amoureux répètent chacun leur prénom pour signifier à l’autre à quel point l’amour est encore là, vivant et douloureusement intense, et c’est d’une mélancolie romantique achevée. Certes Timothée Chalamet fait passer dans le plan final du film une telle profondeur d’émotions que rien que ce plan devrait lui permettre de trouver du boulot pour les 10 prochaines années.
Mais même ce plan nous fait voir un Elio qui d’un coup prend toute la distance avec son histoire avec Oliver, l’intègre comme ce qu’elle a été : un épisode dans sa vie, entérinant que, ce moment d’homosexualité n’était qu’une passade, qu’un relâchement fantasmatique, un événement irréel où de toute façon on était en train de faire n’importe quoi, comme  se branler dans une pêche, par exemple, ou manger la pêche dans laquelle ton amant vient de jouir, un temps pour être aussi pervers qu’on souhaitait, y compris être pédé, tant que c’était ponctuel et hors du monde réel. Et réjouissons nous, aucun des personnages principaux ne meurt -Coucou Brockeback Mountain !-.

La critique :

Le film réussit parfaitement son objectif de base : nous faire avoir de l’empathie pour Elio et Oliver, nous attendrir de cet amour naissant, intense parce que fugace et irrémédiablement condamné par son contexte hors du monde.
Peut-être qu’en terme de propos cinématographiques possibles autour de l’homosexualité en Italie, on en est là, je ne connais pas la sociologie italienne moderne sur les questions LGBTQI pour en juger.
Toujours est-il que d’un point de vue purement franco-français, l’impossibilité de faire exister cet amour hors de ce contexte rend son propos soit a/obsolète, soit b/ profondément réac.
Je suis donc partagé entre le plaisir que j’ai eu à le regarder et l’analyse que je suis capable d’en faire.

Je sais pourquoi ce film a plu au Festival Chéries-Chéris, et à pas mal d’autres festivals depuis : les personnes LGBTQI qui organisent/jugent dans ces festivals doivent avoir entre 35 et 50 ans, elles font partie de ma génération, et mon identité homosexuelle a été en large partie biberonnée à des films comme celui-ci (voir les comparaisons françaises plus haut). C’est un film calibré pour toucher les pédés de ma génération. On y retrouve même la langueur trainante toute estivale du Téchiné et du Lifschitz. Je comprends complètement pourquoi le film fait mouche.

Mais je n’arrive pas à me défaire de l’idée qu’il est plus que temps -c’était déjà le cas il y a 20 ans- qu’on dépasse ce genre de film, forts beaux au demeurant mais faits pour plaire aux hétéros, rassurer/entretenir la préséance de l’hétéro-patriarcat, et qui ne font rien pour l’éducation populaire à la diversité et la fluidité de l’orientation sexuelle, encore moins du genre. En 2018, j’attends plus que ça d’un film sur les questions LGBTQI, comme, par exemple, semble le promettre le très attendu « Love, Simon » (Encore que je vais attendre de l’avoir vu pour me prononcer définitivement dessus).

Le Verdict : 3,5/5 (pour la forme, très belle, et les acteurs, tous très bons.)

A voir, comme un objet formel de très jolie facture, avec du recul quand au fond, avec les Roseaux Sauvages et Presque Rien, dans le cadre d’un marathon thématique « Histoire euro-pédées de la fin du XXème siècle », surtout si vous êtes né-e-s au XXème siècle. Né-e-s au XXième siècle, ce film va clairement moins vous parler.

 

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